Glaciale cordialité

J’écris ce mot des dizaines de fois par jour, des centaines de fois par semaine, des milliers de fois par an. Je l’adresse à des gens que je connais à peine et que je n’ai parfois jamais vus. Je l’écris parce que cela se fait. Parce qu’il faut bien conclure un mail par quelque chose et que ce quelque chose, on a un jour décidé que ce serait ce mot-là.
C’est un mot qui reste en surface, qui n’engage à rien, qui ne veut plus rien dire à force d’être répété. Une simple formule de politesse. La formule consacrée. Comme un code ou une loi tacite. Cordialement.
Pourtant, je déteste ce mot. Je le trouve vide, presqu’hypocrite. Cordial, ça vient du mot cœur en latin. Cordialement, c’est donc censé signifier avec cœur, chaleureusement, amicalement, sincèrement. Pourtant, il n’y a rien de chaleureux, de vrai ou d’amical dans ce mot. Quand je l’écris, je n’imagine pas une seconde qu’il puisse réconforter la personne à qui je l’adresse. D’ailleurs, jamais un cordialement ne m’a réchauffé le cœur ou l’esprit.
Cordialement, c’est le mot que l’on offre à quelqu’un qui ne compte pas vraiment, c’est un mot intéressé, politiquement correct, c’est le moins que l’on puisse faire. Jamais il ne nous viendrait à l’esprit de terminer une lettre à sa maman ou à n’importe qui d’important par cordialement. Dés que l’on connaît ne serait-ce qu’un peu une personne, dés qu’on l’apprécie un tant soit peu, on s’empresse d’abandonner le cordialement. On le remplace par quelque chose de plus doux, de plus sincère.
Tout ce qui est cordial semble sonner faux. Une entente cordiale, ça ressemble à une trêve. Une ambiance cordiale, ça sent la distance et les faux-semblants. Un ami cordial, ça ne ressemble pas vraiment à un ami, encore moins à un confident. Un accueil cordial, ça donne envie de partir en courant. Rien n’est chaud dans ce mot, au contraire. Pour moi, cordial rimerait plutôt avec glacial.
Et pourtant, rien ne semble pouvoir le remplacer. J’ai beau le détester, je continue à l’employer tous les jours. Chaque fois, je m’y arrête, je cherche quoi dire d’autre, mais rien ne vient. On a beau essayer, rien ne remplit ce rôle social aussi bien que ce mot-là. Bien à vous, c’est déjà trop, il y a de l’affection là-dedans, c’est beaucoup trop engageant. A bientôt, c’est familier, ça ne marche pas non plus. Bonne soirée, bon week-end, ça donnerait presque l’impression de se mêler de ce qui ne nous regarde pas. Cordialement, c’est bien, juste comme il faut. Vide de tout sens et de tout sentiment mais plein de convenance. C’est vrai qu’on ne va pas commencer à donner du bisou ou du je pense bien à vous à quelqu’un dont on se fout royalement, à qui l’on ne pense jamais et que l’on n’a absolument pas envie d’embrasser.
Mais tout de même, il faudrait trouver autre chose. Quitte à employer un mot qui ne veut plus rien dire, pourquoi ne pas en inventer un nouveau, un qui n’existe pas, un mot honnête et franc qui voudrait vraiment dire « je sais pas quoi t’écrire alors je t’écris n’importe quoi ». Un truc comme juilehu, kiohert ou jogitu. Chacun pourrait avoir le sien. Une façon unique et toute personnelle de signifier son indifférence. Ca au moins, ce serait sincère. Et en plus, ce serait marrant.
Crédit Photo – Elsa Mora
je me suis fait la réflexion aussi il n'y a pas longtemps. et je n'ai pas encore trouvé la formule idéale alors c'est cordialement pour une personne que je ne connais que par mail, bonne journée pour les collègues, ++ pour les amis :-)
J'utilise le cordialement dans mes réponses à des gens intéressées par mes annonces. C'est impersonnel sans manquer de respect. C'est parfait. Le Bien à vous arrive quand plusieurs mails professionnels ont été échangés. Pour les amis enfin, le bon gros bisous finit ma lettre.
Article très juste. Merci. Cordialement...
C'est une déformation parce qu'à la base dans un courrier c'est très mal vu de conclure par un 'cordialement' à une autre personne que quelqu'un de proche.
A vouloir être trop sincère on deviendrait misanthrope. "Il faut fléchir au temps et aux communs usages". Mais encore une belle page.