Ma vie de scénariste

C’est plus fort que moi, il faut toujours que je scénarise toute chose. Ma vie, l’avenir, les gens, les évènements.
J’anticipe, j’imagine, j’analyse, je prévois, je me projette, j’étudie chaque situation pour tenter de prédire des réactions, de deviner ce qui se cache derrière une phrase en apparence banale, d’expliquer ce qu’il peut y avoir derrière un silence, de savoir ce que pense une personne pour mieux comprendre ses motivations, de calculer les conséquences de chaque acte, chaque parole.
Bien sûr, je vois rarement juste. Toutes les analyses du monde ne sont rien face aux émotions. J’aurais beau disséqué une conversation, la tourner dans tous les sens et l’observer au microscope, je ne serai jamais dans la tête de quelqu’un d’autre. J’aurais beau interprété des signes pour en tirer de savantes conclusions, je ne pourrai jamais les regarder avec suffisamment de recul et d’objectivité pour ne pas me tromper.
Et pourtant, c’est plus fort que moi. Je me monte des films, je m’imagine le pire, j’élabore le meilleur, je scénarise mes futures conversations, je refais les anciennes, j’invente des tirades flamboyantes, des façons d’avoir le dernier mot, de convaincre, d’argumenter, de me sortir d’un mauvais pas…
Quand j’étais au lycée, chaque fois que j’estimais devoir avoir une conversation avec mon amoureux, j’écrivais à l’avance tout ce que j’avais à lui dire. Je l’apprenais par cœur, je répétais mon petit discours devant mes copines à l’internat, je travaillais le ton, les gestes et les regards qui tuent puis, une fois que je maîtrisais bien mon sujet, j’allais me planter devant lui pour la lui réciter. Bien sûr, à chaque fois, il me coupait la parole au beau milieu de mon allocution, rendant par la même occasion la suite du discours tout à fait hors-sujet et réduisant ainsi à néant des heures de travail. C’était d’un rageant !
Mais malgré tout, c’est plus fort que moi. J’ai beau savoir que cela ne marche pas, que c’est une pure perte de temps, que rien n’arrive jamais comme on se l’était imaginé, qu’à chaque fois, un petit grain de sable vient gripper ma petite mécanique si bien huilée, je continue à scénariser ma vie. Cela me rassure, j’ai l’impression de tout contrôler lorsque j’envisage 1000 et 1 scénarios pour être parée à toute éventualité. Bien sur, c’est toujours le 1000 et 2ème qui se produit, celui auquel je n’avais pas pensé, celui auquel je n’étais pas préparée et qui me laisse sans voix, mais tant pis. Chaque fois, je recommence, chaque fois, je me trompe.
Pourtant, dans le monde virtuel, cela marche ! Chaque fois que je regarde un film ou une série, je devine toujours tout à l’avance : qui a tué Laura Palmer, quel secret cache Michael Scoffield, qui a tiré sur JFK (Ah non, ça, j’ai pas encore trouvé), où se cache la bombe, avec qui Robert a trompé Maria. J’en ai agacé plus d’un avec mon super don de perspicacité ! Mais placez-moi dans la vie réelle avec de réels évènements fomentés par de réelles personnes et tout d’un coup, plus rien ne fonctionne. Les « si je dis ci, il va forcément me répondre ça », les « si je réagis de cette façon, il va forcément y avoir telle conséquence », les « si elle a dit ça, c’est qu’elle pense que…», tout cela s’écroule aussitôt sous le poids du hasard et de l’inopiné.
Et le pire, c’est que cela a beau être énervant, agaçant, frustrant ou incompréhensible, au fond, j’aime bien être prise au dépourvu. Je sais bien que c’est ce qui rend la vie palpitante et que si je pouvais réellement scénariser ma vie, elle m’ennuierait à mourir. Peut-être qu’au fond, j’élabore des scénarios pour mieux les voir se modifier sous mes yeux au dernier moment, les voir m’échapper, me désobéir et prendre des initiatives.
Crédit Photo – Fernando Gregory
je fais pareil quand je sais que je vais avoir une conversation à tenir, je répète dans ma tête. ou quand je dois passer un coup de fil.
Même chose pour moi... sauf qu'après avoir passé les conversations dix fois dans ma tête, je m'aperçois souvent que la réalité est différente de ce que j'avais imaginé. Mais c'est pas grave, c'est bon pour l'imagination !
Il est vraiment incroyable ce billet. Plein d'humour et de vérités. Bravo.