Me jette pas

Moi qui ai toujours refusé de faire entrer ma vie dans des cases, ces jours-ci je passe mon temps à l’enfermer dans des cartons et à la mettre en boîtes. Des boîtes de bijoux et de bibelots en tout genre, des cartons de vaisselle et de livres, des sacs de sacs à main, des valises de vêtements, des malles de linge, des cartons de papiers… et surtout, d’énormes sacs de choses à jeter.
D’habitude, jeter est pour moi une vraie torture. D’ailleurs, c’est bien simple, je ne jette jamais rien. J’ai plein de sacs à on-sait-jamais-ça-peut-servir, des placards entiers de vêtements-que-je-ne-mets-plus-mais-que-peut-être-un-jour-je-remettrai, des tiroirs de trucs-que-je-garde-dans-le-doute-au-cas-où sans compter les boîtes-dans-lesquelles-je-ne-sais-même-pas-ce-qu’il-y-a-mais-je-suis-sûre-que-c’est-important. Et je trimballe joyeusement ce beau bordel avec moi depuis 10 ans, au gré de mes pérégrinations.
Ma capacité à accumuler des choses dans les moindres recoins et placards de mes appartements m’impressionne. Ah ça, pas de doute, j’ai un sens aigu de la logistique. Mes placards sont en fait des matriochkas géantes. J’arrive par exemple à faire rentrer de grosses boîtes remplies de petites boîtes remplies de tout et n’importe quoi dans de minuscules placards nichés à 2 m de hauteur sans l’aide de personne ! C’est un don qui peut servir, non ? Ce serait donc bête de ne pas l’entretenir, me suis-je toujours dit.
Voilà pourquoi un déménagement est pour moi forcément cauchemardesque, rempli de dilemmes et de choix cornéliens. Ce pull jaune est moche, je sais, mais c’est sen-ti-men-tal, tu peux pas comprendre ! Je sais bien qu’un jouet Kinder c’est moche et ça sert à rien, mais celui-là c’est Linda qui me l’avait offert en CM2, je peux quand-même pas le jeter ! Et ça, tu gardes? Ben oui quand-même… mais tu t’en sers jamais… aujourd’hui peut-être, mais demain ?
Pourtant, cette fois-ci, c’était différent. Maturité ou fainéantise, allez savoir, toujours est-il que j’ai tout jeté, sans états d’âme, sans réfléchir, sans tristesse et même avec plaisir. Juchée sur une chaise, j’ouvrais un à un mes placards et je balançais tout avec jubilation dans de grands cartons. OUT le jouet Kinder de Linda, le vieux Nokia 3210 avec lequel j’ai envoyé mes premiers texto, le masque horrible de Venise acheté quand j’avais 16 ans, le dessus de lit Oiseaux de ma chambre de petite fille, les paires de chaussure vieilles de 5 ans que je n’ai pas mis depuis presqu’aussi longtemps. Ca volait dans tous les sens, ça tombait en rythme dans les cartons, ça s’entassait, ça grossissait… C’était presque beau, tout ce passé amoncelé dans des poubelles. Ensuite, j’ai refermé les cartons, je suis allée les jeter dans une énorme benne à ordures et j’ai fermement rabattu le couvercle, fière et libérée, le sourire aux lèvres.
Comme si je m’étais définitivement débarrassée de tous mes fantômes et de tous ces souvenirs qui m’empêchent d’avancer bien plus qu’ils ne me rassurent. Une façon d’envoyer balader le passé, de faire table rase et place nette pour tout ce dont je vais remplir ma vie désormais.
Après cela, je me suis attaquée à mes boîtes. Mes jolies boîtes en bois chinées une à une dans des endroits plus ou moins improbables, remplies de photos, de cartes et de lettres, de poèmes écrits à 15 ans et de petits mots datant du lycée. Le moment pèlerinage de tout déménagement qui se respecte. Je passe des heures à tout regarder, à tout relire, à sourire bêtement, à me rappeler de vieux trucs oubliés… avant de tout ranger et de tout refermer bien soigneusement, sans rien toucher, sans rien jeter. Certaines choses sont tout de même sacrées.
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J'étais une grande conservatrice jusqu'à l'automne dernier. N'ayant pas de travail, chez les parents eux-mêmes au chômage, je me suis décidée à vendre certaines affaires de valeurs. Une Dolce Gusto ? Je ne bois plus de café et les capsules reviennent chères. Une chaine HIFI ? Mon cadeau à l'obtention de mon Brevet. J'ai eu un peu mal au coeur lorsqu'elle est partie mais la musique, je l'écoute sur le PC ou l'iTouch... Bref, je me suis séparée de pas mal de choses pour un besoin financier. Mais mes poèmes de collège par exemple, je ne les jette pas. Certes, je trouve mes écrits nuls aujourd'hui mais je parlais de ma vie d'ado et forcément, je sourirai lorsque je les lirai...