I am a bad bad girl

Par un joli dimanche ensoleillé du mois de juin, je sirote une limonade, tranquillement installée à une terrasse de café, lorsque j’entends le grondement d’une manifestation s’approcher.
Quand le cortège arrive à ma hauteur, je lis les banderoles et les affiches, j’écoute la musique et les slogans prônant la régularisation de tous les sans papiers. J’en discute avec mon compagnon de tablée jusqu’au moment où, en fin de cortège, un monsieur déguisé en homme-sandwich / prédicateur arrive à notre hauteur et s’approche de nous.
Il a un énorme écrito autour du cou sur lequel on peut lire, en substance, que notre société est pourrie, que le gouvernement est un con, que la France est lâche, égoïste et ingrate, que nous sommes tous au bord de la faillite et que bientôt, c’est sûr, on va tous mourir.
Le doigt pointé vers le ciel, il vient nous alpaguer, nous, infâmes jouisseurs qui buvons une limonade (ou pire, une bière pression) au lieu de nous battre pour sa cause. Il nous prédit un avenir des plus sombres et nous prévient que bientôt, nous paierons tous notre frivolité et notre oisiveté dominicale. Il ajoute qu’à ce moment-là, quand nous serons tous bien au fond du trou, personne ne viendra nous aider et que ce sera bien fait pour nous. Merci monsieur, bonne journée à vous aussi.
Le lendemain après-midi, il est 16h55 et je cours dans les rues de Paris pour tenter de rattraper un peu du grand retard que je vais assurément avoir à mon rendez-vous de 17h. Je slalome entre les touristes et les pavés tueurs de talons quand tout à coup, un monsieur en t-shirt bleu se plante devant moi et me bloque le passage.
Je lève la tête, il me fait un grand sourire et me demande si j’ai 2 minutes à lui consacrer pour l’aider à éradiquer la faim dans le monde. Je lui rends son sourire et lui réponds que je suis vraiment désolée mais que là, il tombe très mal, le pauvre. Aussitôt, son sourire disparaît pour laisser place à un visage sombre et fermé. Il me regarde avec mépris et me dit, en substance, que si les gens meurent partout dans le monde, c’est à cause de moi, pauvre petite idiote qui se préoccupe plus de sa petite vie triviale que des dizaines de pauvres gens qui meurent de faim à chaque seconde, un peu partout dans le monde. Ok. Aurevoir monsieur, bonne journée à vous aussi.
Deux heures plus tard, je sors de mon rendez-vous de 17h, le cœur léger et le sourire aux lèvres à l’idée de la bonne petite soirée qui m’attend. A ce propos, tiens, d’ailleurs, il faut que je retire de l’argent, je n’ai plus un sou. Arrivée au distributeur, un jeune d’une vingtaine d’année s’approche de moi et me demande si je n’ai pas un peu de monnaie. Je lui réponds que malheureusement, non, je n’ai plus du tout de monnaie et que c’est précisément pour cela que je vais en retirer. Il secoue la tête avec un air de dégoût et me lance, avec colère, un cynique « Ouais, c’est ça, connasse, c’est moi qui vais t’aider si t’as plus besoin d’aide que moi, égoïste ! », avant de s’éloigner en pestant. Bon, d’accord, salut vieux, hein, pour moi aussi, ça a été un plaisir.
Mince alors, moi qui pensais être une fille plutôt gentille et innocente, me voici devenue, en quelques heures, responsable de la faim dans le monde, du problème des sans-papiers, de la faillite de la France et de la précarité d’un jeune de 20 ans que je ne connais même pas. Quand on sait que je suis également responsable du réchauffement climatique parce que je prends l’avion une fois par an et que si on n’arrive toujours pas à guérir le cancer, c’est également de ma faute parce que je n’aide pas assez la recherche, ça fait littéralement de moi un monstre ! Diantre ! Juste ciel ! Mais c’est affreux !
Du coup, anéantie par cette terrible révélation, je m’interroge. Bon, d’accord, je ne suis certainement pas parfaite, je ne travaille pas dans l’humanitaire, je ne suis pas partie reconstruire Haïti, je ne donne pas de pièces à TOUS les gens dans le besoin et parfois il m’arrive même d’acheter des trucs fabriqués en Chine ou au Bangladesh par des ouvriers certainement sous-payés, mais tout de même, ça fait pas un peu beaucoup pour mes pauvres petites épaules, tout ça ?
2 commentaire(s)
Ah, les fameux mecs en t-shirt bleu... moi aussi, j'ai eu affaire à eux!
Non mais sérieux, c'est du vécu ? Tout ça dans la même journée ?