Fais-moi peur

Cet été, je suis partie en vacances dans de très lointaines contrées, ce qui m’a obligée à passer de nombreuses heures en avion. 32 heures, très exactement.
Et pour avoir le droit d’effectuer ces 32 heures de vol, j’ai également dû passer de longues heures à me faire contrôler, scanner et fouiller par des gardes aux visages inquiétants, convaincus de l’importance capitale de leur mission. Des mots comme sécurité, attentat, attaque, terroriste, bombe et danger semblaient flotter dans l’air et dans leurs yeux. Tout le monde était suspect.
J’ai subi 22 contrôles pour monter dans 8 avions, ce qui nous fait quand-même une moyenne de 2,75 contrôles par vol et 1,5 contrôles par heure de vol. On nous contrôlait même 2 fois avant de monter dans l’avion puis 1 fois à la sortie. Je ne sais toujours pas ce qu’ils espéraient trouver lors de la 3ème fouille. Nous soupçonnaient-ils de nous être fait envoyer un paquet par coursier quelque part au-dessus du golfe du Bengale ? Pensaient-ils que nous cachions sur nous, malgré les 2 fouilles précédentes, tout le matériel nécessaire à la fabrication d’une bombe artisanale dans les toilettes d’un avion (tout ça pour ne même pas la faire exploser en vol) ? Mystère…
Surtout que bon, soyons clairs, quelqu’un qui voudrait détourner un avion aurait 10000 façons de le faire sans qu’aucun contrôle ni aucune fouille au corps ne puisse l’en empêcher ! Les bombes, c’est pour les ringards. Comme toutes les armes en général, d’ailleurs. Non, le truc, aujourd’hui, c’est la débrouille. Une épingle à cheveux, un verre en plastique, un casque, un magazine. Ou mieux. De simples mains.
Après tout, qui me dit que le petit vieux de la place 37 A n’est pas un champion de krav-maga qui va prendre en otage le jeune homme assis à coté de lui avant de se rendre dans le cockpit pour détourner notre avion? Et qui me dit que la jeune fille de la place 38J n’est pas une pro du Dim Mak qui va assassiner son voisin de droite d’une simple pression de l’index gauche sur la carotide? Et si ça se trouve, l’homme de la place 55A est un fou dangereux qui, à 10 000 mètres d’altitude, brisera la vitre de son hublot grâce au petit Buddha en Bronze qu’il a ramené de Bombay ! Et tous leurs gardes, leurs fouilles, leurs caméras, leurs 2,75 contrôles par vol, comment font-ils pour détecter ça ?
Malgré tout, le nombre de contrôles augmentent et les gens continuent à s’aligner les uns derrière les autres avec une exemplaire docilité, attendant sagement qu’on les fouille, qu’on scanne leur sac à main, leur ceinture et leurs chaussures. 1 fois, 2 fois, 3 fois avant de monter dans l’avion. Parce que, voyez-vous on ne sait jamais, mieux vaut faire du zèle que de risquer de laisser un terroriste échapper à la vigilance des gardes. Un terroriste assez mal préparé pour avoir besoin d’une arme, assez mal informé pour la porter sur lui et assez mauvais pour se faire avoir par un simple contrôle de sécurité. Autant dire que ce terroriste-là ferait tout aussi bien de changer de métier.
C’est comme si ces contrôles avaient pour but d’entretenir notre peur, de nous convaincre de l’existence du danger et du fait que, ne nous inquiétons pas, « ils » sont là pour nous sauver. Alors qu’en fait, pas du tout. On sait parfaitement que la multiplication du nombre de contrôles n’empêchera jamais un homme déterminé d’atteindre son but.
Et pourtant, ça semble effectivement rassurer les gens. Ils se disent que si on fait tout ça, c’est que c’est utile et nécessaire, c’est qu’il y a un véritable danger. Alors ils ont peur. Et parce qu’ils ont peur, ils se disent qu’il faudrait plus de contrôles, que ça les rassurerait. Et parce quand il y a plus de contrôles, leur sensation de danger grandit. Leur peur aussi. Et finalement, ce qui a provoqué leur peur finit par les rassurer.
Crédit Photo : Steve Kouboulas