Perdre le fil - Cécile Nadaï


6 octobre 2010

C’était mieux avant

telephone

Il y a 50 ans, on avait le droit d’avoir des secrets. On pouvait disparaître, ne pas être disponible, rester silencieux, ne pas répondre au téléphone ou faire une pause sans personne pour faire intrusion dans notre tranquillité.

Pas de répondeur, pas de mobiles, pas de mails urgents, pas de « t’es où », pas de vibreur dans la poche, pas de sonnerie intempestive au beau milieu du supermarché, pas d’appel urgent au restaurant.

On était libre.

Aujourd’hui, on est censé être joignable tous le temps, disponible partout, réactif en permanence. Où qu’on soit, quoi qu’on fasse, on se doit d’avoir lu ses mails, écouté ses messages, entendu la dernière info buzz, vu la dernière vidéo lol, lu le dernier article choc. Pas le droit à l’exil ou au repos. Pas le droit d’être off pour quelques heures. Même les vacances n’en sont plus vraiment. Parce qu’entre le portable, le wifi ou les cybercafés, tout le monde sait qu’en cas d’urgence, vous êtes joignable et disponible. Et le concept d’urgence a considérablement évolué en même temps que la technologie. Tout est urgent. Tout est prétexte à vous déranger pendant que vous tentez d’oublier votre vie à l’autre bout du monde. Maintenant le bureau, c’est partout, tout le temps. A chaque invention, le rythme du monde s’accélère un peu plus. On ne peut plus prendre son temps.

Moi je veux avoir le droit de n’exister pour personne. Je ne veux pas avoir à me justifier de la moindre absence, du moindre silence sous prétexte « qu’un portable, ça sert à être joignable tout le temps ». Ben non, ça sert à être joignable si on veut. Je veux avoir le droit de ne pas être connectée, de ne pas être disponible, de ne pas avoir envie de répondre. Je veux pouvoir faire des choses en cachette, disparaître, sans que personne ne le sache. Je veux pouvoir oublier et me faire oublier quand le besoin s’en fait sentir.

Mais le monde se rappelle inexorablement à notre bon souvenir. La technologie n’en finit pas d’inventer de nouveaux moyens de nous suivre à la trace, de rendre impossible toute extraction de la réalité. Et chaque invention fait évoluer les rapports sociaux. Le téléphone sans fil, qui a permis de faire « des choses » tout en téléphonant. La présentation du numéro et avec elle, l’invention du filtrage. Le double-appel grâce auquel, même quand vous êtes déjà en ligne, vous devez répondre au téléphone. Le kit main libre, pour être en mesure de téléphoner absolument en toutes circonstances.

Et puis l’Internet mobile, grâce à qui vous devez non seulement être joignable partout, mais aussi être en mesure d’accéder à vos emails en permanence, de répondre à n’importe quelle demande dans la minute tout en partageant les détails de votre vie avec vos amis. Depuis peu, il y a même le service de localisation de Facebook grâce auquel on sait précisément et en temps réel où vous êtes, avec qui et ce que vous faîtes, petite carte à l’appui.

Du coup, je sais désormais malgré moi que Denise est au pub Saint-Luc avec Anatole, que Carine est au Monoprix et qu’Ali vient de garer sa voiture. Cette façon de livrer sa vie en pâture me fascine. Les gens se transforment volontairement en bons petits soldats équipés de bracelets électroniques. Les gens ont peur de Google/Big Brother, mais ça ne les empêche pas de donner à Facebook le détail de leur emploi du temps. Dont tout le monde se fout, au demeurant.

C’est comme si chaque progrès technologique nous enlevait un peu plus d’indépendance mais qu’on en redemandait. Comme si on aimait s’exposer, se donner, s’oublier, s’enchaîner, se livrer. On est heureux et fier de payer pour acquérir la dernière invention qui nous permettra de perdre un peu plus de liberté, tout en se persuadant du contraire.

Crédit photo – flickr – miriness
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1 commentaire(s)

1 commentaire(s)
2010-10-06 12:44:40 Ingrid | Mémorables oublis dit :

Le monopole de Facebook, je sature un peu. Bientôt, on va savoir que machin à chier mou et s'essuie avec du papier rose achetée au Monop' de telle ville à telle heure et qu'il en a eu pour 59,46€ en caisse. Bon j'exagère mais c'est l'idée... Quant à être joignable partout, je fais bien comprendre à mes proches que ce n'est pas parce que j'ai un GSM que je dois l'avoir systématiquement sur moi et que je dois répondre dans la seconde... Mais je confirme tout ce que tu viens de dire : c'était parfois mieux avant...

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