Chronique de la violence ordinaire

On se prend tous chaque jour notre dose de violence quotidienne dans la face.
A moins d’être un ermite hermétique à la presse, à la télévision, au cinéma et aux nouvelles technologies, on ne peut pas y échapper. Que ce soit dans un livre, un magazine, un film, un épisode de série ou le journal télévisé, chaque jour, on voit des gens se faire tuer, humilier, frapper, blesser… Comme ça, sans rien demander, tranquillement assis devant l’ordinateur, à la table du petit-déjeuner ou dans le canapé.
Des images qui auraient été choquantes il y a 30 ans sont devenues banales. On s’est habitué, on a adapté notre seuil de tolérance à la violence des médias qui eux-mêmes se sont adaptés à notre seuil de tolérance en constante augmentation. Pour finalement se retrouver insensible aux cris d’un homme se faisant torturer ou agacé par les cris d’une fille traumatisée par le crime auquel elle vient d’assister. On est comme blasé, lassé, atone.
Il y a tout de même certaines choses auxquelles on ne se fait pas. Certains trucs qui, quoiqu’il arrive, nous sembleront toujours insoutenables. Chacun a son petit faible. Personnellement, les coups, qu’ils soient de feu ou de poing, ça ne me fait rien. Je suis plus sensible aux scènes sanguinolentes. Une fracture ouverte, une opération chirurgicale, un homme en train de se faire recoudre… Là, je détourne les yeux. Et je râle parce que je me sens vraiment agressée. Mais pour le reste, les scènes de bagarre m’ennuient, les scènes de crime me lassent, les explosions me laissent indifférentes, du moment qu’elles ne sont pas trop bruyantes et qu’elles ne me font pas sursauter.
Pourtant, dans la réalité, la moindre petite scène de violence me fait trembler. Une simple discussion un peu houleuse entre deux personnes me stresse, les bagarres de rue m’angoissent, les accidents de la route m’oppressent, la vue du sang me dégoute. Bref, la violence m’affole complètement.
Un soir d’été, sur la promenade des anglais, à Nice. Je suis accoudée avec un ami sur la barrière qui surplombe la plage. On parle, on regarde les gens et la mer. Juste en-dessous, il y a des hommes qui parlent tout bas dans le recoin sombre de l’escalier. Juste à coté, il y a un homme seul. Je ne l’ai pas remarqué au début mais à un moment donné, je ne sais pas pourquoi, quelque chose me pousse à regarder dans sa direction. Il a une arme à la main. Une arme dont il fait tourner le barillet en nous fixant, comme pour attirer notre attention. Je reste un instant à le regarder, figée puis, sans chercher à comprendre, je prends mon ami par le bras et je m’éloigne le plus rapidement possible. Autour de nous, il y a foule, mais je me sens seule comme jamais. Une fois hors de la vue de cet homme, je réalise que je tremble. C’est la première fois de ma vie que je vois une arme, la première fois qu’on en utilise une pour me contraindre à faire quelque chose, m’obliger à partir.
Dans un film, une telle scène aurait été d’une banalité totale, anecdotique et sans intérêt. Personne n’aurait eu peur, personne n’y aurait même prêté attention. La scène insignifiante, coupée au montage. Mais en vrai, juste à coté de moi, c’est une scène que je n’ai pas pu couper si facilement du film de ma soirée et qui m’a hantée toute la nuit.
Il n’y a pas de lien entre ce que je vois et ce que je vis. Le réel n’aura jamais la fadeur du virtuel.
7 commentaire(s)
Je n'aime pas les armes ni la violence et j'apprécie les films d'action. Par contre, mon ex, qui était CRS, était rentré une fois avec son arme. Je me suis sentie tourner, je lui ai demandé de la ramener au boulot car même sous mon toit dans un coffre-fort, non chargé, je n'étais pas bien car là, on voyait clairement que ce n'était pas en plastique et que la réalité me rattrapait...
pareil pour moi, dans un film je m'en fous mais quand j'ai vu des mecs battre un sdf juste pour rien, je me suis mise à trembler comme une feuille...
Je me faisais précisément la même réflexion l'autre jour, après avoir assisté à une bagarre plutôt très musclée dans la rue. J'étais presqu'aussi choquée que si c'était moi qu'on avait frappé, alors qu'à la télé, je m'en fous.
Ben oui, on regarde un épisode des experts sans ciller, mais un petit coup de poing de rien du tout nous met dans tous nos états...
Juste une petite précision pour ne pas oublier que dans "notre" monde la violence est banale surtout en fiction mais elle l'est aussi en vrai pour beaucoup d'autres personnes qui vivent dans des contextes différents, malheureusement...
dingue cette histoire de flingue... je pense souvent que la réalité dépasse la fiction
Tellement vrai... "On se prend tous chaque jour notre dose de violence quotidienne dans la face." Et je suis d'accord : l'on ne s'y habitue jamais... Un nuit, dans le métro, je me suis retrouvée face à une scène de violence complètement incongrue entre deux mecs qui ont commencé à se taper dessus "pour rien". Personne ne réagissait, comme si les gens banalisaient complètement la scène. Ca m'a tellement révoltée que ça a été plus fort que moi : je me suis levée et j'ai attrapé leurs épaules en leur hurlant d'arrêter. La surprise a été si grande pour eux de voir une fille sur ses talons s'interposer entre eux qu'ils se sont arrêtés nets et se sont enfuis chacun de leur côté. J'aurai pu me prendre un coup, me faire lyncher et je ne l'ai réalisé qu'après... J'en ai tremblé pendant 30 mn tellement la montée d'adrénaline avait été forte. La semaine dernière, un proche s'est fait lynché par quatre mecs, avec des témoins autour qui sont restés sans broncher. J'ai revu dans ma tête la violence des coups auxquels j'avais assisté. Et ça m'a fait encore plus mal pour lui... La violence "réelle", on ne l'oublie jamais. Elle a en nous une résonance forte qui s'efface difficilement. Et finalement, tant mieux, car rester sensible face à la violence, ça vaut aussi dire qu'on ne la légitime pas.