Perdre le fil - Cécile Nadaï


21 octobre 2010

Le centre du monde

sashi

Je me rappelle, quand j’étais petite, à la maternelle, j’avais un super copain qui s’appelait Pierre. Pierre tout court, pas besoin de nom de famille à 5 ans. C’était mon copain Pierre de l’école et c’était bien suffisant.

Un jour, il a déménagé dans une ville inconnue et je ne l’ai plus vu. Je ne comprenais pas forcément ce que ça voulait dire, déménager, mais je savais que ça avait l’air tout à fait nul et effrayant. Bref, Pierre est parti et je l’ai bien vite remplacé par d’autres amis qui, eux, ne lâchent pas leurs camarades au premier déménagement venu.

Quelques années plus tard, je devais avoir 8 ans, j’ai réentendu parlé de ce garçon lors d’un dîner chez des amis de mes parents. La première chose qui m’est venue à l’esprit, c’est « Tiens, il est encore vivant celui-là ? ». Ca m’a presque choquée de découvrir qu’il avait continué à vivre sa vie alors qu’il avait pourtant disparu de la mienne. Pour moi, il avait en quelque sorte cessé d’exister puisque je n’étais plus là pour le regarder. L’ailleurs, jusqu’à un certain stade, c’est quelque chose de flou. Ca n’existe pas vraiment. Donc, si quelqu’un part ailleurs, il doit nécessairement arrêter d’exister. Ce qui n’existe pas pour moi n’existe pas tout court.

Et là, subitement, je réalisais que les gens continuaient à exister sans moi. Ailleurs que dans mon monde, il y avait donc d’autres mondes. Et on pouvait se balader allègrement et impunément de l’un à l’autre, sans que cela gêne personne. Tout le monde trouvait ça normal.

Pire, non seulement le monde des autres n’avait pas besoin de moi pour tourner, mais en plus il tournait rond ! Parce que Pierre allait apparemment très bien sans moi, le goujat. Ca ne m’est pas venue à l’esprit une seconde que moi aussi, j’allais très bien sans lui ; tellement bien même, que je l’avais oublié. Tout ce que je savais, c’est que, un peu comme Galilée, je découvrais que je n’étais finalement pas le centre de l’univers, tout ne gravitait pas autour de moi. Le choc.

En suivant la conversation, je suis allée de surprise en surprise : j’ai appris que non seulement, les mondes communiquaient entre eux mais qu’en plus l’ailleurs, c’était finalement juste à coté. La ville inconnue où Pierre avait déménagé se trouvait à 10 kilomètres de chez moi. J’ai trouvé ça encore plus nul de sa part. Je m’étais imaginée qu’il avait disparu dans un autre monde pour toujours, et finalement, il était allé vivre la même vie qu’avant 10 kilomètres plus loin. Rien d’exotique, rien de mystérieux, d’une banalité affligeante. Tu parles d’aventure !

Depuis cette douloureuse révélation, j’ai vu plein de gens partir pour des mondes plus ou moins inconnus, disparaître de ma vie, changer de réalité. Parfois y revenir par hasard, brièvement ou plus longtemps. J’ai moi-même disparu de la vie de plein de gens sans que cela me gêne, sans que cela les dérange. Et pourtant, chaque fois, je n’arrive pas à m’empêcher de penser que c’est indécent tout ce qui peut se passer dans la vie de quelqu’un quand on a le dos tourné.

Crédit Photo – flickr – Sashipixelstats trackingpixel

1 commentaire(s)
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1 commentaire(s)
2010-10-21 12:46:46 Françoise dit :

C'est tellement vrai ce que tu dis Cécile... Moi qui ai beaucoup déménagé, je peux en témoigner ! Je crois que le plus dur c'est quand tu disparais de la vie des gens mais que l'inverse n'est pas vrai... Et puis tu finis par te résigner : ce n'est pas possible de conserver ses copains... A vie !

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