Coté sombre

Un après-midi d’octobre, le sourire aux lèvres sous le soleil automnal, je traverse le pont du Carrousel d’un pas léger en écoutant Sufjan Stevens. Pas un nuage à l’horizon, le ciel est bleu, la brise est vivifiante, les ponts flottent, les bateaux voguent, les touristes parlent japonais et je me dis que quand-même, qu’est-ce que c’est beau Paris, qu’est-ce que c’est beau la vie.
Alors que j’arrive au bout du pont, des éclats de voix viennent m’arracher à ma béatitude. Dans une petite voiture grise, un monsieur visiblement très énervé, déverse tout son fiel sur une petite voiture rouge apparemment moins pressée que lui. Sa voix atteint des sommets, son klaxon est discordant, son visage est tout rouge, son cou est tout gonflé, ses bras bougent de façon erratique. Il est démesurément hors-de-lui. Tout à fait ridicule. Et finalement je ris. Je le regarde et je ris. La voiture rouge rit aussi. Et la voiture bleue derrière se gausse à son tour. Et les japonais se moquent eux aussi. Du coup la voiture grise, vexée, démarre et s’éloigne à toute vitesse avec moult dérapages, ronflement de moteurs et crissement de pneus. Et je me dis que quand-même, qu’est-ce qu’on a l’air con quand on est énervé. La colère rend vraiment laid et pathétique.
Pourtant, j’ai beau le savoir, ça ne m’empêche pas de m’énerver, moi aussi, parfois. Fort, même. J’ai beau savoir que ça me rend ridicule, risible et insupportable, ça ne m’empêche pas de vivre mes colères à fond et de laisser libre cours à mon imagination en matière de formules chocs et autres grossièretés.
Et ce qui m’énerve plus que tout, dans ces cas-là, plus encore que la raison initiale de ma colère dont je ne me souviens généralement plus, ce sont les gens calmes. Impassibles et sereins, ils vous regardent, un sourire moqueur en coin, ils se moquent, nient votre ressenti, vous signifient clairement que vous êtes pitoyable et que vous vous faites du mal pour rien. Ceux-là, je les déteste. Non seulement parce qu’ils me coupent en pleine expression de ma révolte, en pleine affirmation de ma personnalité, ce qui dénote un manque total d’éducation et de savoir-vivre, mais également parce que cela me renvoie inévitablement à mon visage déformé, à ma voix suraigüe et à la stupidité de mes propos alors qu’à ce moment précis, la dernière chose dont j’ai besoin, c’est que quelqu’un m’explique qu’en plus d’être énervée et frustrée, je suis moche et hystérique.
C’est comme si on vous coupait en plein milieu d’un film d’action, au moment de la scène-clé. Comme si on arrêtait votre morceau préféré juste avant le refrain. C’est insupportable. Est-ce que vous lui dites, vous, à ce sage serein, qu’il n’a l’air de rien avec son sourire illuminé collé au visage en traversant le pont du Carrousel ? Est-ce que vous lui expliquez que, vous, contrairement à lui, vous avez de vrais problèmes à régler, que vous ne passez pas vos après-midi à vous promener et que vous avez donc de vraies bonnes raisons de vous énerver ?
Non, vous ne lui dites rien, parce qu’à ce moment précis, vous êtes bien trop énervé pour avoir le sens de la répartie. Du coup, vous démarrez en trombe sans rien dire en ravalant votre folle envie de lui répondre que non, effectivement, ça ne sert à rien, que oui, bien sûr, vous ne ressemblez à rien, mais que, putain, qu’est-ce que ça fait du bien !
Crédit Photo – flickr – mikahsubageek
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