Formulaire P2P4 i

Ce matin, bien décidée à faire mentir les statistiques, je me rends au centre des impôts avec l’espoir (vain et fou) que cette heure matinale me permettra d’attendre moins longtemps. Pleine d’optimisme en franchissant le seuil, je me dirige vers l’accueil. Derrière le comptoir, un visage qui n’a pas dû sourire depuis 1976 (ne) m’accueille (pas) et ne me regarde même pas en me demandant « c’est pourquoi ? » d’un ton laconique. Question inutile puisqu’elle n’écoute pas la réponse et me tend un papier en m’indiquant du doigt de quel côté je dois aller voir ailleurs.
Sur le papier, il y a écrit 98. A partir de là, tout l’avenir de ma journée dépend du numéro inscrit sur les 2 petits panneaux lumineux accrochés de part et d’autre de la pièce. Seulement voilà, les panneaux lumineux en question ne marchent pas. Impossible donc, de savoir combien de temps je vais devoir attendre. Je m’assois au milieu de gens aussi ravis que moi d’être là. Décor néons, sol gris, murs gris, ciel gris à la fenêtre, visages gris derrière les vitres des bureaux. Je sens que si je reste là trop longtemps, je vais moi aussi devenir grise.
Un employé passe par là, on lui demande si les panneaux vont bientôt être réparés mais il n’est même pas au courant qu’ils sont cassés. Mon attente reste donc à durée indéterminée. C’est à ce moment-là que Gégé l’électricien entre en scène, petite distraction bien salvatrice. Il vient réparer les panneaux, nous dit-il, ne nous inquiétons pas. Mais à le voir brasser de l’air, parler fort et faire gouzi-gouzi au petit garçon dans sa poussette, on a tout de même quelques doutes. Je me lance alors dans le décryptage de la conversation de Gégé et de son copain.
« si ton patron avait fait un devis GS4 , on serait plus bas, mais là, non, ça fait une boulotte et on est baisé.Tu vois, nous on est là et nous on est là. Ouais. Bon ben ça marche alors. Ouais. Non. Bon. On n’est pas là alors. Ben non, j’ai mis le vieux dedans. »
Je commence à être fascinée. Malheureusement, au fond de la salle, leur 3ème copain se met à marteler une porte métallique, me privant non seulement de cette conversation haute en couleurs mais également des annonces des contrôleurs des impôts qui viennent nous chercher un par un. Insolente que je suis, j’ose demander à l’un d’entre eux à quel numéro on en est. « Personne suivante », dit-il. Le fait que la personne concernée n’ait aucun moyen de savoir qu’elle l’est, concernée, ne semble pas le déranger. Je réitère ma question. Cette fois, la réponse tombe, froide et tranchante : « ah ben, ça, c’est à vous de savoir ». Ben oui, bien sûr, c’est à moi de savoir où vous en êtes, suis-je bête !
Je respire bien fort et me prépare psychologiquement à passer quelques heures ici. Quand mon tour arrive enfin, j’entre dans un bureau d’1 mètre sur 2 et expose mon problème à la dame. Elle m’écoute religieusement avant de me dire qu’en fait, c’est pas dans ce service, c’est au 2ème étage, faut retourner à l’accueil, reprendre un papier et monter attendre là-haut. Je suis bien tentée de lui demander si elle se fout de ma gueule, mais elle a l’air gentil alors je souris et je me tais. Elle ajoute que, si au 2ème étage on ne résout pas mon problème, je pourrai toujours revenir la voir pour qu’on voit « ça » ensemble. Et euh, sinon, y’a pas moyen de zapper l’étape 2ème étage et de passer directement à celle où on voit « ça » ensemble ? Non ? Bon.
Je retourne à l’accueil, je refais la queue, je reprends un papier avec un numéro, je monte 2 étages, je me rassois et j’attends à nouveau. Comme chaque fois dans ces cas-là, je pense à Kafka. Et au fait que j’ai oublié de prendre un bouquin. J’allume mon ipod et le met en shuffle. J’aime vivre dangereusement. Andrea True se met à chanter “More More More, How do you like it, How do you like it”. Même mon ipod se fout de ma gueule. Je l’éteins.
Après une heure d’attente, on vient me chercher. Je réexplique mon problème au monsieur en face de moi. Il m’écoute religieusement avant de m’expliquer que c’est toujours pas là qu’il faut que je vienne, que oui, il sait, c’est le bordel, mais qu’il peut rien pour moi. Il me faut d’abord remplir le formulaire P2P4i et l’amener en personne à l’autre bout de Paris dans un autre organisme. Il me précise que si je veux qu’il soit traité, il vaut vraiment mieux éviter de leur envoyer. Vraiment.
Je sors donc de là 3 heures après être arrivée, mon problème n’est toujours pas résolu, j’ai les nerfs en pelote, je suis en retard et les panneaux lumineux ne sont toujours pas réparés. Sur le chemin du retour, je me dis que si tout notre pays était géré comme les impôts, on serait pas loin d’être dans la merde, quand-même. Heureusement que… mais, d’ailleurs, on n’est pas un peu dans la merde, en fait ?
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