L’heure implacable et le temps élastique

Une heure, c’est scientifique, carré, minuté, implacable. 60 minutes, 3600 secondes, 3 600 000 millisecondes. Lentement, régulièrement, rigoureusement, les secondes passent, puis les minutes pour faire des heures.
De tout temps, on a inventé des objets pour les compter et être bien sûr de ne pas en louper. Des pendules, des montres, des horloges, des cadrans, des sabliers, des clepsydres, des carillons, des clochers. On en a mis partout, pour s’assurer que tout soit bien carré, précis, maîtrisé et mesurable. Pour qu’une heure reste une heure à Hong Kong comme à New York, à Abidjan comme à Reykjavik.
Tout s’effondrerait si une heure passait sans que le monde s’en rende compte. Tout serait décalé, étrange, cassé, bordélique. L’équilibre de notre monde repose sur la rigueur arithmétique des tours d’aiguilles sur les cadrans. C’est grâce à ce temps commun, connu et partagé de tous qu’on arrive plus ou moins à s’accorder, s’organiser, se comprendre. Il suffirait d’un grain de sable dans la mécanique des heures pour provoquer des accidents, des quiproquos, des catastrophes ou des conflits.
Mais malgré tous nos efforts, toutes nos tentatives, nous n’avons aucune prise sur le temps qui passe. Car lui ne se mesure pas, il se ressent. Et on ne maîtrise pas notre façon de le ressentir. C’est fluctuant, mouvant, tout à fait personnel. Chacun a son temps. Honni ou adoré. Attendu ou appréhendé. Comment expliquer qu’une même heure passe vite pour quelqu’un, lentement pour un autre, alors que la pendule a parcouru la même distance à la même vitesse pour l’un et pour l’autre ?
On a chacun notre rythme, notre ennui, nos passe-temps, nos impatiences. Et tout ce qui se créé, se fait, se développe, s’invente dans la vie n’a au fond qu’un seul but : dompter ce temps, le contrôler, le maîtriser aussi bien que les heures.
On gagne du temps grâce aux progrès technologiques, aux transports, aux machines. On gomme le temps en gommant les distances, en inventant des moyens de communiquer et de partager du temps avec des gens situés à des heures ou à des jours de nous. On passe le temps grâce à des occupations plus ou moins futiles, plus ou moins utiles. On oublie le temps grâce aux paradis artificiels. On tue le temps avec des jeux, des sorties, de la musique ou des écrans. On retient le temps en le prenant en photos, en filmant, en écrivant. On s’affranchit du temps grâce à l’art qui nous inscrit dans l’éternité.
Oui, tout ce qui se fait, au fond, se fait pour maîtriser le temps qui passe. Mais on a beau faire, compter, mesurer, il reste que, comme l’écrivait Prévert, le temps mène la vie dure à ceux qui veulent le tuer. Plus on essaie de l’accélérer, plus il prend son temps, plus on essaie de le retenir, plus il file, le temps. Il se rit de notre ennui, le fait durer et s’embourber, il s’agace de nos plaisirs et les fait passer. Vite, vite , vite. Il se gausse de cette façon que l’on a de se croire au-dessus de ses lois.
Mais nous nous entêtons, inexorablement, à tenter de maîtriser le temps qui passe, au lieu de laisser aux choses le temps d’aller et de venir, à leur rythme, de toute façon.
Crédit Photo – flickr – Provincijalka
1 commentaire(s)
Merci pour ce magnifique article :) j'en cherchais justement un pour exprimer la frustration que j'ai à essayer de le contrôler quand je suis dans les bras de l'homme que j'aime et quand il passe lentement quand il est "loin" de moi :-) mais il suffit que je pense aux prochains et ça va de suite mieux! Merci donc d'avoir mis des mots dessus c'est magnifiquement écrit :-) Une lectrice qui vous veut du bien!