Le monstre du placard

On sait bien que les monstres, en vrai, ça n’existe pas. On sait bien, au fond, que sous le lit, il n’y a rien et que rien ne va nous sauter dessus si on ouvre la porte d’entrée à laquelle personne n’a toqué, à part dans notre tête. On sait bien que les placards de la maison sont vides, remplis de banals manteaux. On le sait bien, mais quand-même, on n’en est pas bien sûr.
Parce qu’à 3h du matin, les choses prennent une toute autre dimension. Les bruits sonnent faux. Les craquements craquent plus sèchement. Les crissements crissent plus aigus. Le vent a l’air de chuchoter, sans compter tous les bruits non-identifiés qui, eux, sont clairement la preuve qu’il se passe quelque chose de pas net. On essaie de nous faire croire que c’est le vent ou le bois qui travaille, mais on n’est pas dupe.
La question est : que faire quand on est au fond de son lit, vulnérable et en pleine insomnie, et qu’on sent qu’un monstre a probablement investi le salon ?
Solution 1 : on l’ignore. On reste là sans bouger, plus tétanisé qu’allongé, en faisant bien attention de ne rien laisser dépasser du lit, ni une main, ni un pied, et on se dit qu’à un moment ou un autre, il va bien finir par se fatiguer et par rentrer chez lui.
Mauvaise idée. Les monstres ne lâchent pas l’affaire, ils ne rentrent JAMAIS chez eux. Ils préfèrent vous pourrir la nuit jusqu’au petit matin.
Solution 2 : on rationalise à mort. On se calme, on respire profondément et on réunit toutes les preuves et les arguments à disposition pour tenter de se convaincre qu’il n’y a rien à craindre.
Mauvaise idée aussi. Parce que la nuit, la petite voix prend toujours le dessus sur la grosse. « Mais arrête de stresser pour rien à la fin, tu sais bien que les monstres n’existent pas ! Ni les cambrioleurs, ni les psychopathes, d’ailleurs ! Euh, t’es sûre de ça ? Bon, oui, d’accord, ça existe, mais y’en a pas dans le salon, je te dis ! Et qu’est-ce que t’en sais ? Hum. Oui, bon, j’en sais rien, en fait. Ah, tu vois que j’ai de bonnes raisons de stresser ! »
Solution 3 : on prend son courage à deux mains et on va voir. Mais ça, c’est une solution de warrior. Faut avoir une sacrée bonne dose d’héroïsme enfouie en soi pour oser faire ça, tout le monde ne peut pas y arriver.
On se lève doucement, sans faire de bruit pour ne surtout pas informer le monstre qu’on va le choper en flag, on attrape la lampe de poche dans la table de chevet (toujours avoir une lampe de poche à portée de main quand on est dans une situation vulnérable. Comme en pyjama dans un lit, par exemple) et sur la pointe des pieds, on va vérifier la salle-à-manger, puis le salon, puis la cuisine, puis les toilettes, puis les placards. TOUS les placards. Le dessous des meubles aussi. TOUS les meubles.
Une fois la vérification terminée, on retourne se cacher sous la couette en courant, transi de froid, tremblant de peur, frissonant d’excitation, fier comme un pou en pensant au risque énorme qu’on vient de prendre, admiratif même de ce magnifique élan de bravoure dont on a fait preuve.
Demain matin, à la lumière du jour, il sera bien temps d’admettre que ce qu’on vient de faire, à 30 ans, c’est totalement surréaliste. Et même un peu inquiétant…
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