Dans les nuages

J’ai toujours eu la tête ailleurs. La tête en l’air. Dans les nuages. J’ai beau essayer de penser à ne pas tout oublier sans arrêt, c’est plus fort que moi.
Déjà toute petite, j’oubliais le peu de choses auxquelles je devais penser. J’allais à l’école en chaussons, sans culotte sous ma jupe, sans mon cartable ou sans trousse, j’allais à mon cours de flûte traversière sans flûte traversière.
Plus tard, je me suis retrouvée à la porte de chez moi un nombre incalculable de fois, incapable de me souvenir comment j’avais ENCORE bien pu perdre mes clés. J’ai oublié de prendre des avions ou des trains, d’aller à des soirées, à un mariage, même, une fois, j’ai oublié mon sac à main n’importe où, mon portefeuille dans des endroits improbables, mon casque dans la rue, mes courses au supermarché…
Un jour, à la fac, j’ai même oublié d’aller passer mes examens. Pas une banale panne de réveil, hein, un véritable oubli. Ca m’est complètement sorti de la tête. Dans l’après-midi, une amie m’a appelée, inquiète, pour me demander où j’étais, j’ai répondu le plus sereinement du monde que j’étais chez moi sous la douche, pourquoi ? C’est un problème ?
Quand j’ai réalisé ma bourde, j’ai réagi comme toujours dans ces cas-là : j’ai ouvert de grands yeux, mis une main devant ma bouche bée et agité l’autre à coté de ma tête, comme si je voulais effacer ma connerie avec un chiffon imaginaire. Peine perdue.
Après avoir constaté l’inutilité du chiffon invisible, je suis allée expliquer à la directrice de l’université que c‘était pas de ma faute, j’étais venue de très loin en voiture pour passer ces examens et malheureusement, sur le chemin, j’ai eu un accident. Oh, rien de grave, rassurez-vous, mais dans l’accident, mon téléphone a heurté le tableau de bord, il s’est cassé et du coup, j’ai pas pu vous prévenir. Je viens juste d’arriver en stop, je suis désolée, j’ai fait aussi vite que j’ai pu.
Le tout en sueur et toute essoufflée pour plus de crédibilité. Je crois qu’elle ne m’a pas cru une seconde mais elle a quand-même fait semblant. Au fond, peut-être que même elle préférait ce grotesque mensonge à la navrante réalité.
Bref. C’est comme ça, je suis comme je suis, j’ai fini par en prendre mon parti. Et puis, l’autre jour, en lisant la rubrique Faits Divers d’un site juste à côté de moi, un « ami » me dit « Tiens, ça, c’est un truc qui pourrait t’arriver à toi ! Y’a une nana, elle a oublié son gosse dans la voiture ! ».
Horreur, frayeur, épouvante et terrification.
Et de justifier cette attaque mesquine en m’expliquant que, quand-même, l’année dernière, j’ai oublié de payer mes impôts et que la semaine d’avant, il m’a attendue une heure dans un restaurant.
J’ai pris mon air dignement indigné, j’ai regardé juste au-dessus de sa tête pour bien lui signifier qu’il n’était qu’un petit vers de terre insignifiant et je lui ai répondu que je voyais pas le rapport et que non, ça ne m’arriverait jamais à moi, ça, parce que de toute façon, je n’oublie que les choses sans réelle importance.
(Note pour moi-même : ne jamais avoir de voiture)
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