Le dragon

Inutile de me parler, je n’ai rien à dire. Inutile de me faire rire, j’ai arrêté. Inutile de me dérider, en ce moment, je suis vieille. Et pas la peine non plus de me proposer des choses gaies, je ne suis pas gaie. Ni joyeuse, ni heureuse, ni quoi que ce soit de ce genre. De toute façon, le bonheur est l’idéal des porcs, disait Einstein. Et moi, j’suis pas un porc. Juste une aigrie. Une aigrie pas contente et de très mauvaise compagnie.
J’ai envie de soleil et il pleut. J’ai envie de vacances et je travaille. J’ai envie de dormir et je suis réveillée. J’ai envie de mer et je suis à Paris. J’ai envie de silence et y’a le centre aéré à coté. J’ai envie de dépaysement et ici, tout est toujours mortellement pareil qu’avant. Je tourne en rond, je m’agace, je m’énerve, je me déconcentre. Bref, tous les éléments sont réunis pour réveiller le dragon à l’intérieur, provoquer ses foudres et lui faire cracher tout son fiel.
Le dragon à l’intérieur, il aime être mauvais. Il sème la haine et la discorde autour de lui pour se sentir moins seul, dans son bain d’acide. Il passe ses nerfs sur l’humanité, s’essuie l’âme et les ailes sur des gens qui ne lui ont rien fait. Il est cynique, caustique, diabolique, machiavélique. Que des trucs en « ique », qui piquent comme du désinfectant sur une plaie sanguinolente. Et quand il prend le contrôle, on devient comme lui, mesquin, exécrable, agressif.
On prend son plus beau sourire de travers, son œil mauvais et on s’imagine tous les trucs qu’on ferait subir aux braillards du centre aéré d’à côté, si on les attrapait. On donne des coups de coudes à notre voisin dans le métro avant de se plaindre de son agressivité. On invente les réparties cinglantes qu’on pourrait balancer à cette fille adorable qui nous agace prodigieusement avec ses 2 de tension, son regard de cocker et son sourire niais. On explique en cachette au fils des copains que s’il continue à pigner comme ça, en boucle, avec sa voix de crécelle, on va l’abandonner sur le bord de la route quelque part en Ardèche. On jette des regards noirs à tout va et tout à fait gratuitement, juste pour voir la tête de l’autre en face se décomposer d’un air de dire « mais quoi, j’ai rien fait ». Et on rit, avec de grands HaHaHa sardoniques.
A dire vrai, c’est de la méchanceté de pacotille. Toute lâche et intériorisée. Que de la gueule. Mais ça n’empêche, si le monde tâtait ne serait-ce qu’un peu des foudres de mon dragon intérieur, il arrêterait sûrement de nous rendre la vie impossible. Peut-être même qu’il nous laisserait enfin partir en vacances, le monde, loin de lui et loin de tout, au soleil, dans le vert et le turquoise.
Promis, en revenant, je laisserai le dragon au pays.
1 commentaire(s)
c'est dingue! c'est exactement mon état d'esprit du moment!