Cabine téléphonique

Quand j’avais 15 ans, le téléphone, ça n’avait rien à voir avec aujourd’hui. Oui, je sais, je parle comme une vieille bique. Et alors, si j’ai envie d’être une vieille bique ? Je disais donc, de mon temps, c’était bien différent.
De mon temps, les téléphones avaient des fils, ils étaient gros et accrochés au mur, au milieu de la maison. De mon temps, quand on appelait son amoureux, on tombait d’abord sur sa mère. Et on disait bonjour madame, est-ce que je pourrais parler à Jules, s’il-vous-plaît ? S’en suivait un grand Juuuuuuuules, téléphoooone, puis une longue attente pendant laquelle on entendait les bruits de la maison, la télé, les parents qui ralent et enfin un timide allô ?, qui n’avait absolument rien à voir avec la voix de caïd de Jules au collège.
De mon temps, on avait aussi des cabines téléphoniques pour téléphoner. Des cages en verre dans lesquelles on s’enfermait avant de mettre des pièces ou des cartes à puce dans la machine, de composer le numéro sur de grosses touches métalliques qui font bip bip et de parler dans le combiné.
Notez, j’ai dit que de mon temps, c’était bien différent, j’ai pas dit que c’était mieux avant. Moi, à 15 ans, chez mes parents, le seul téléphone de la maison était situé dans l’entrée. A savoir, à l’endroit de la maison où il y avait le plus de passage et de fréquentation. Celui qui rentre, celui qui sort, celui qui monte à l’étage, celui qui descend, celui qui vient te voir pour te dire qu’il a besoin du téléphone au beau milieu d’une discussion absolument fondamentale, celui qui vient te rappeler que le téléphone, t’es gentille, c’est pas gratuit, celui qui appelle ta mère en hurlant depuis le palier pendant que tu parles…
Bref, en grande adepte de l’intimité, j’ai vite opté pour la cabine téléphonique du parking d’intermarché juste à coté de la maison. Le soir, bien sûr. C’est plus calme et puis surtout, c’est tellement plus sûr. J’ai passé des heures sur ce parking, à coté de la station service, dans les vapeurs d’essence, à échanger des mots doux avec l’amoureux et des doutes existentielles avec les copines (Tu crois que quand il a dit ça, ça voulait dire ça ou plutôt ça ? Et quand il a souri, ça voulait dire quoi ? Ouais grave ou juste pourquoi pas ???? ).
A l’internat, le téléphone, c’était encore autre chose. C’était LE rendez-vous des branchés (oui, une cabine téléphonique, ça pouvait être branché en 1996). C’était le coin des nanas qui avaient des mecs plus âgés. Tellement âgés qu’ils étaient même plus au lycée et que parfois le week-end, ils les emmenaient faire des virées en voiture a au moins 100 kms. Le soir venu, ces filles-là faisaient la queue devant la cabine téléphonique pour appeler leur Johnny.
C’était donc the place to be. C’était là qu’il fallait être si tu voulais faire partie de la diaspora de l’internat du Littré. C’était là que tu pouvais avoir la chance de participer à des discussions d’un niveau tellement plus élevé que celle des nanas qui avaient leur mec en 2nde B. Nan mais, attends, les mecs à 15 ans, c’est tellement nul. Le mien, tu vois, il a 19 ans et il est bassiste dans un groupe de rock. Il est ténébreux et mystérieux. Il a les cheveux longs et c’est un philosophe, quoi ! Rien à voir.
Et effectivement, leurs mecs étaient des philosophes. Entendez par là, ils ne parlaient pas et gardaient toujours un regard perdu dans le vide (pour ne pas dire un regard vide), parce qu’ils avaient lu dans un livre (oui, à l’époque, internet n’existait pas, on lisait des livres) que ça faisait artiste romantique et que ça plaisait aux filles.
Aujourd’hui, on ne fait plus la queue pour téléphoner, on ne tombe plus sur la mère de son mec quand on l’appelle (ou alors, c’est inquiétant), on n’a plus besoin de s’enfermer dans le placard en faisant attention de ne pas coincer le fil dans la porte pour avoir un peu d’intimité, ni d’aller se shooter à l’essence pour trouver la tranquilité.
On n’attend plus, transie, au pied du téléphone, qu’il daigne nous appeler. On ne dit plus aux copines nan, ce soir, je sors pas, y’a Jules qui doit m’appeler, parce que malheureusement, aujourd’hui, on peut sortir se bourrer la gueule ET avoir Jules au téléphone. On n’a plus besoin de copines pour nous expliquer pourquoi il rappelle pas, il y a une application pour ça.
Il n’y a plus de cabines téléphoniques dans les lycées et de toute façon les mecs aux cheveux longs, aujourd’hui, ça fait geek qui fait des jeux de rôles dans la forêt et ça, ça n’est plus ni branché, ni charmant, Kurt Cobain est mort depuis bien trop longtemps.
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