Perdre le fil - Cécile Nadaï


6 octobre 2011

La dame qu’en a marre

dame

Les anniversaires des autres, ça me fait me sentir plus vieille. Bien plus que les miens. Les miens, ils s’enchainent les uns aux autres, en goutte-à-goutte,  avec une continuité rassurante. L’année dernière, j’avais 30 ans, cette année, j’en ai 31. C’est strictement mathématique, ça ne vous prend pas en traître.

Les anniversaires des autres, c’est différent. On oublie l’âge des autres. On se souvient de leur date anniversaire, des soirées, des endroits où on les a fêtés mais leur âge, après tout, qu’importe. Du coup, chaque fois qu’un ami fête son anniversaire, c’est comme si on apprenait son âge, comme si on en prenait à nouveau conscience. Et ça fait comme un choc.

- 33 ans ? Mais alors tu veux dire que la fête dans la maison de ta grand-mère pour tes 25 ans, c’était il y a déjà 8 ans ? – Oui, c’est ça, y’a 8 ans, c’est bien, tu sais compter. Et mes 18 ans, c’était y’a 15 ans, merci d’insister.

C’est d’autant plus vrai avec les enfants qui, eux, non contents de vieillir, s’arrangent aussi pour grandir. Réaliser que la fille d’une copine qui a accouché hier a déjà 5 ans, c’est dur. Se retrouver à lui pincer la joue en lui disant « Oh la la, mais qu’est-ce que tu as grandi ! Dire que je t’ai connu petite comme ça ! », façon tante Marthe ou Tatie Augustine qui piquent et sentent la naphtaline, c’est carrément traumatisant.

J’ai senti que j’avais passé un cap dans ma vie quand je me suis mise à me remémorer des souvenirs vieux de 10 ans avec mes amis sur le ton du « tu te rappelles quand ». Et à avoir plus de souvenirs vieux de 10 ans que de souvenirs de moins de 5 ans. A ce moment, j’ai franchi une frontière invisible. La frontière à partir de laquelle le passé est plus long que le présent. On s’éloigne de sa jeunesse, on prend tellement de recul par rapport à elle que c’est comme si on l’avait vécue dans une autre vie. On ne se reconnaît plus du tout dans la jeunesse actuelle qui de toute façon ne nous considère plus comme jeune. Pensez, 30 ans, quand on en a 15, c’est d’un vieux !

Je me souviens d’une soirée passée dans un bar avec des amis. Nous étions installés à une table fort mal placée et je me faisais bousculer chaque fois que l’un des petits jeunes (ils avaient au moins 5 ans de moins que moi) de la table à côté se sentait d’aller commander. Malgré tout, tout allait bien. Le vin était bon, les amis et la musique aussi. Et l’alcool rend indulgent. Jusqu’au moment où j’entends une des pimbêches/garces/petites connes de la table d’à côté dire tout bas à ses copains en gloussant comme une petite poule tout en regardant dans ma direction « faites gaffe les gars, elle va en avoir marre, la dame ».

La dame. Merde. Tout d’un coup, j’étais la dame. La dame qu’en a marre. La vieille rabat-joie. La rombière qui vient trainer dans des bars de jeunes où elle n’a plus rien à faire. L’acariâtre aigrie qui vient foutre la zone dans les booms parce que la musique est trop forte. Celle qui jette des seaux de Javel dans les rues du Vieux-Nice quand les jeunes font trop de bruit à la sortie du Pompéi, la nuit. La mégère qui nous poursuivait avec sa canne en criant qu’elle allait nous dénoncer à nos parents quand on sonnait à sa porte avant de s’enfuir en courant sur le chemin de l’école. La dame, quoi. Ouch.

Passés le choc, le déni et la dépression, j’ai fini par me dire qu’après tout, on était toujours la dame de quelqu’un. La mienne, de dame, elle a au moins 5 ans de plus que moi, elle traîne dans les mêmes bars que moi, j’ai rien contre elle, je lui en veux même pas, tout ce que je sais, c’est qu’elle a un peu plus de rides que moi  et que je lui dois le respect dû à son grand âge. Du coup, si je dois la bousculer, je prends des pincettes et je m’inquiète du fait qu’à la longue, elle pourrait en avoir marre. Parce que c’est une dame.pixelstats trackingpixel

1 commentaire(s)

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2011-10-06 18:41:11 Carine dit :

Ben en tout cas, bravo MADAME !

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