Perdre le fil - Cécile Nadaï


24 janvier 2012

Le fantôme

Paolo-trabattoni

C’est plein de fantômes, une vie.

Plein de gens qu’on a connus il y a longtemps avant de les perdre de vue. Plein de gens partis ailleurs, sous d’autres latitudes. Des gens qui ont compté, suivi la même route que nous pendant quelques mois, quelques semaines, parfois toute une enfance ou toute une vie, avant de partir en vivre une autre. A moins que ce ne soit nous.

En tout cas on s’est perdus en chemin, entraînés par la foule et emportés au loin. Ne reste plus d’eux que des fantômes qui ont même oublié de venir nous hanter.

Enfin presque.

Parce que parfois, ils reviennent faire une apparition. Ils resurgissent du passé, sans faire exprès et sans même le savoir. Le temps d’un souvenir, d’une chanson, d’une simple pensée ou d’un rêve étrange.

On se réveille un matin, un matin exactement comme tous les autres, et on se rappelle avoir rêvé d’un fantôme. Un fantôme qu’on n’a pas vu depuis 15 ans et à qui on n’a plus jamais repensé depuis. Un fantôme dont, au fond, on se fiche complètement. Un fantôme avec qui on a vécu des choses autrefois, c’est sûr, mais rien qui explique cette soudaine incursion dans le présent.

Et ça a quelque chose d’un peu saugrenu, ce morceau d’avant dans notre vie de maintenant. Parce qu’il n’a plus rien à faire là, ce fantôme, parce que ce n’est plus vraiment lui et plus vraiment nous. Et pourtant, il est forcément encore un peu dans notre tête, puisqu’on en a rêvé.

Du coup on repense à lui.

En buvant le café du matin, dans le métro, en marchant dans la rue. Il nous suit un peu, tout au long de la journée. On se demande ce qu’il est devenu, où il peut bien être, ce qu’il peut bien faire là-bas. Il y a du mystère dans toutes ces questions, une absence de frontières dans la réponse qu’on peut y apporter. On peut tout imaginer. Il pourrait être n’importe où et faire n’importe quoi.

Vivre une vie tout à fait insensée à l’autre bout du monde. Etre astronaute dans une station spatiale. Avoir ouvert un bar à frites quelque part en Micronésie. Etre devenu DJ à Tokyo, chercheur d’or en Amérique, éleveur de chiens en Laponie ou fabricant de chabichou dans le Poitou (« lui qui a toujours aimé le fromage »).

Il ne s’agit pas de répondre à ces questions.

Non, surtout pas. Il ne s’agit pas de soumettre le nom du fantôme à Google ou Facebook, il prendrait aussitôt corps et comme par magie, l’astronaute se transformerait en contrôleur des impôts, le chercheur d’or en chercheur d’emploi à Niort et l’éleveur de chiens en Laponie s’afficherait d’un coup avec sa meute d’enfants devant la tour Eiffel sur sa photo de profil.

Notez, je n’ai rien contre les contrôleurs des impôts, ni même contre Niort où je n’ai jamais mis les pieds, c’est juste que ça manque un peu d’exotisme, tout ça. (Quoique l’exotisme soit tout relatif. Mais ceci est un autre débat).

Ce que je veux dire, c’est qu’un fantôme, c’est bien quand ça reste assez transparent, assez irréel. C’est bien quand ça vient nous voir juste le temps d’une petite visite impromptue, avant de repartir manger du chabichou dans sa station spatiale en faisant scratcher ses vinyls des 90’s.pixelstats trackingpixel

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